Chat avec Christian Jacquiau

Chat avec Christian Jacquiau
Christian Jacquiau, auteur de "Les coulisses du commerce équitable, mensonges et vérités sur un petit business qui monte" était l'invité jeudi 13 juillet des forums de nouvelobs.com.

Christian Jacquiau est l'auteur de "Les coulisses du commerce équitable, mensonges et vérités sur un petit business qui monte" (Ed. Mille et une nuits, mai 2006). Il a, déjà, écrit "Les coulisses de la grande distribution" (Albin Michel, mars 2000). Il est économiste et expert-comptable. Il a créé un cabinet d'expertise comptable et un cabinet de conseil consacré à l'assistance, à l'accompagnement, à la création et à la transmission d'entreprise.



Question : Bonjour, Bravo déjà pour avoir eu le courage d'écrire sur ce sujet. Ne croyez vous pas que votre livre décrédibilise tout un ensemble (Minga, MH, ADM ...) et qu'aucun d'eux ne remettra en cause sa façon de voir ? Par contre, ne fera t'il pas la part belle à ces transnationales que vous dénoncez à demi mot ? Je sais que vous prétendez avoir pesé en amont le risque d'un tel ouvrage, mais sur quel public l'avez vous pesé ? Vous l'avez pesé auprès des militants ou bien des consommateurs lambda ? Le militant se posera sans doute des questions mais le consommateur lui pensera qu'on le prend encore pour un c** et se détournera de tout ça en retournant acheter produits discount et MDD. C'est bien dommage. Vous tirez la sonnette d'alarme pour annoncer un danger dans le train mais finalement tout le monde va descendre du train.

Réponse : C'est une vraie question. Et ceux qui ont dévoyé le commerce équitable ont longtemps surfé sur leur statut d'intouchables. N'est ce pas ceux qui ont commis de tels abus et excès au nom de l'équitable qui en sont les premiers ennemis ? Fallait-il les taire et les passer sous silence plus longtemps de crainte des retombées ?
Le problème peut se poser pour le consommateur lambda qui ne voit en l'équitable qu'un produit quelque part au fond du supermarché. Pas pour ceux qui s'inscrivent dans une démarche de transformation de la société ce qui était, il faut le rappeler, la vocation initiale du commerce équitable.


Question : Ton avis sur la mondialisation ?


Réponse : la mondialisation est une excellente chose... si c'est l'humain qui est au centre de ses préoccupations. Aujourd'hui la mondialisation est essentiellement financière et ne se soucie guère de l'Homme et de son environnement.


Question : Bonjour Mr. C Jacquiau, Que pensez vous de l'attitude du géant Kraft Food et de son allié français pour la distribution de café, Jacques Vabres, de lancer un logo tel que celui de Rain Forest Alliance, considérant que ces produits sont placés à côté de ceux du commerce équitable, dans les rayons de la grande distribution ?

Réponse : Ils s'inscrivent dans la démarche de récupération que je dénonce dans " Les coulisses du commerce équitable ". Après tout, sont-ils moins équitable que les cafés Nestlé / Max Havelaar ? En fait, tout dépend ce que l'on met derrière le vocable " équitable ". Et c'est là toute la difficulté. En l'absence de vrai label tout devient possible et nous allons assister à une véritable fuite en avant "équitable" dans les semaines qui viennent. Carrefour va lancer à l'automne sa propre gamme. Leclerc suivra vraisemblablement... perturbant davantage encore les repères des consomm'acteurs.


Question : Les gens viennent pleurer lorsque des usines ferment en France, mais sont bien content de trouver des fringues a des prix casses dans leurs hypers.... alors schizo la conso ?

Réponse : Un peu. Nombreux sont ceux qui sont sensibles aux idées sociales, mais lorsqu'ils vont faire leurs courses, les citoyens-consommateurs laissent le citoyen à la maison... et c'est le consommateur déconscientisé qui se défoule dans les temples de la consommation que sont les grandes et moyennes surfaces.


Question : Bonjour Christian Jacquiau, Je viens de terminer votre livre " les coulisses du commerce équitable " (dont je vous félicite) après avoir dévoré le premier sur la grande distribution ayant révélé au grand public la pratique et l'existence des marges arrière dans la grande distribution. Au vu de ce que vous révélez, ses excès et ses abus, pensez vous que le commerce équitable a encore un avenir ?

Réponse : Ces dérives sont dues à l'absence d'encadrement et de définition du commerce équitable. C'est un accident de parcours auquel il faut remédier au plus vite. Oui bien sûr: le commerce équitable est promis à un très bel avenir. Il doit même devenir "la norme". Il le peut mais cela va nécessiter une sérieuse remise en question de certaines pratiques et dérives actuelles. La clé est entre les mains des acteurs de l'équitable mais aussi du Politique.


Question : Pouvez vous nous repréciser ce qu'est un label ? Pourquoi Max Havelaar se prétend label alors qu'il ne l'est pas ?

Réponse : Pour être un label, il faut :
- 1) un cahier des charges,
- 2) la mise en place de contrôles indépendants,
- 3) avoir recours à un organisme de certification lui même indépendant et agréé par les pouvoirs publics.
Max Havelaar a bien rédigé un cahier des charges mais il cumule avec FLO (fédération des Max Havelaar nationaux : France, Allemagne, Suisse, etc... en fait Max Havelaar donc) et FLO-Cert (non indépendante puisque filiale à 100% de FLO) les fonctions de contrôle et de certification. Max Havelaar est à la fois juge et partie, s'auto attribuant ses propres certificats de bonne conduite, ce qui ne correspond en rien à la définition du LABEL, comme l'a d'ailleurs confirmé la Direction de la Répression des Fraudes (DGCCRF).


Question : Combien revient vraiment aux petits producteurs dans le système Max Havelaar ?

Réponse : Malheureusement pas grand chose. Et c'est là que le bât blesse. Max Havelaar revendique 50 000 000 ¤ en plus pour les petits producteurs grâce à l'équitable, mais il revendique dans le même temps un million de bénéficiaires. Ce qui fait 50 ¤ en moyenne par an par bénéficiaire soit un peu plus de 4 ¤ par mois dont ils devront encore déduire les frais de coopératives, les droits de douanes, les frais de transports, etc... ce qui fait pas grand chose à l'arrivée. Et sur ces 4 ¤ bruts rien n'a été prévu pour les ouvriers : journaliers, saisonniers et autres précaires salariés des " exploitations " équitables.


Question : Un bandeau rouge barre le dernier livre du prêtre Franz van der Hoff (co-fondateur de Max Havelaar) sur lequel il est indiqué : " par le fondateur du commerce équitable ". Mensonge ou vérité ? Je croyais que le commerce équitable existait bien avant Max Havelaar ?

Réponse : Mensonge hélas ! Les premières boutiques " Tiers monde " sont apparues en Grande Bretagne en 1964. En France le commerce équitable est né à l'initiative de l'Abbé Pierre, en 1971, ce que tout le monde semble avoir oublié. La première boutique Artisans du Monde (rue de Rochecouart à Paris) a ouvert ses portes en 1974. Max Havelaar a été créé à l'initiative de deux prêtres hollandais aux Pays Bas en 1988 et Max Havelaar France apparaîtra plus tard, en 1992. Contrairement à ce qu'il prétend, le prêtre Franz van der Hoff, co-fondateur de Max Havelaar, n'est en rien " l'inventeur " du commerce équitable. Pieux mensonge ?


Question : Max Havelaar : marque ou label ?

Réponse : Une marque commerciale, comme l'ont dit la DGCCRF, Michel EBRAN dans le mensuel Que Choisir dès 2003 (n°408) puis à nouveau dans son excellente enquête d'avril 2006 (n°436).
Tout cela est confirmé par le député Antoine HERTZ, comme je l'explique en détail dans le bouquin, et même par la Plateforme du commerce équitable ! Ne pas être " label " n'a rien de déshonorant et n'empêche en rien d'avoir des pratiques équitables si telle est la volonté d'un acteur de l'équitable. Pourquoi s'obstiner à se prétendre label ?


Question : Max Havelaar représente-il un gage de sérieux et de qualité ?

Réponse : C'est aux consommateurs de demander et d'examiner les cahiers des charges des " acteurs " de l'équitable, de voir comment ils fonctionnent, de mesurer leurs engagements... et au final de se faire leur propre opinion. Il est certain que la seule expression " commerce équitable " apposée sur un produit ne suffit pas à satisfaire à cette exigence.


Question : pourquoi les produits sont parfois moins chers que certains grandes marques ?

Réponse : Parce que les grandes marques exercent une pression accrue sur les fournisseurs... même en équitable ! LECLERC disait récemment : " Avec les volumes, les fournisseurs vont pouvoir écraser leurs coûts de production et nous pourrons ainsi augmenter nos marges ", en parlant d'équitable ! Est-ce cela l'équitable ? Et à votre avis, qui va être " écrasé " dans l'histoire ?


Question : Lla vrai question : comment savoir si l'argent revient vraiment aux producteurs?

Réponse : C'est la vraie question ! Merci de voir la réponse plus haut à propos des 4 ¤ par mois.


Question : Ce commerce équitable ne me paraît pas d'un si grand avenir qu'on voudrait le faire croire. Quand dans la plupart des enseignes on paie un paquet de café "équitable" presque le double d'un normal tandis que dans une autre, (intermarché), la différence est à peine sensible, des doutes viennent à l'esprit. Les autres enseignes se sucrent-elles ou bien est-ce la dernière qui négocie des prix discount ? A supposer que le commerce équitable se développe, ne deviendrait-il pas une concurrence préjudiciable pour les produits européens ? N'est-il pas qu'une mesure palliative au détriment de mesures plus structurelles qui devraient être prises pour que les pays concernés redressent leur situation ?

Réponse : Exact ! Cela passe donc par une révision profonde des modes de fonctionnement des échanges internationaux. Indirectement, le mérite de l'équitable aura été d'attirer l'attention sur le commerce inéquitable.


Question : Bonjour, Le commerce pourra-t-il être réellement équitable un jour, vue l'extrême puissance des groupes gigantesques qui occupent le marché ?

Réponse : C'est là le véritable défi. Cela ne peut passer que par le Politique, avec un " P " majuscule... Cela impliquera de revoir les règles de fonctionnement de l'OMC pour qu'elle devienne une véritable Organisation Mondiale du CITOYEN et non plus une organisation au service des puissants lobbies des transnationales financières. Le chemin est long, mais c'est la seule voie.


Question : Prétendez-vous distribuer des bons points au commerce équitable mondial ??? En toute modestie, lancez-vous et donnez les noms des labels qui vous ont convaincu...

Réponse : Je ne suis ni juge, ni curé ! J'ai juste voulu, alors qu'il en est encore temps, attirer l'attention sur les menaces qui pèsent sur l'équitable du fait de certains abus, excès ou pratiques hégémoniques...


Question : Quel est votre parcours ? Pourquoi vous êtes-vous intéressé au commerce équitable ?

Réponse : Je suis expert-comptable à la base. Et très souvent le commerce équitable m'a été présenté comme une parade à ce que j'ai dénoncé dans mon premier livre : " les coulisses de la grande distribution ". Hélas à y regarder de plus près... je me suis aperçu qu'on y retrouve les mêmes. D'où mon intérêt pour passer de l'inéquitable au prétendu équitable.


Question : comptez vous écrire un livre apportant des solutions un jour? Ce que je reproche à votre ouvrage c'est la critique sans proposition de solution! et le fait que vous remettiez en cause le travail de plusieurs personnes qui croient en ce qu'elles font.

Réponse : Auriez vous zappé la conclusion ?


Question : Ou faites vous vos courses?

Réponse : Sur les marchés de plein air, dans des réseaux bio et équitables... dans de vrais magasins équitables. Il en existe aussi au Nord ! Voyez le hors-série d'avril-mai " commerce équitable " de l'excellent hebdomadaire POLITIS, il est plein de bonnes adresses.


Question : en quoi croyez vous?

Réponse : En vous. En l'humain.


Question : ce "petit business qui monte" comme vous dites vous permet de vendre quelques livres, donc vous profite aussi finalement!redistribuez vous une partie de vos recettes gagnées ou l'intégralité des ventes va sur votre compte?

Réponse : Un livre pour s'enrichir... C'est sérieux ? Savez vous qu'il y a près de trois années d'enquête derrière ce livre ? Savez vous ce que rapporte un livre à son auteur ?


Question : A qui profite vraiment le commerce équitable ?

Réponse : Aujourd'hui, globalement aux mêmes : les Nestlé, Leclerc, Starbucks, MacDo, Kraft et autres récupérateurs d'image. Mais il ne faut pas généraliser, le commerce équitable jouit d'une grande diversité et il y a de vrais démarches équitables dont on ne parle pas assez. Voyez la campagne récente " changeons la loi pour un commerce équitable partout " initiée par la Confédération Paysanne, Breiz Ha Reizh, Minga, Nature & Progrès...


Question : Le principe même de commerce équitable n'est-il pas absurde ?

Réponse : Il permet au système de perdurer. Nous sommes dans une logique d' " un ilot d'équitable dans un océan d'inéquitable ".


Question : Commerce équitable et grande distribution sont-ils incompatibles ?

Réponse : La grande distribution est le symbole même du commerce inéquitable. Elle utilise l'équitable comme alibi, et continue son petit business comme avant. Il y a même des marges arrière sur les produits équitables !


Question : Que pensez-vous du très puissant label Max Havelaar ?

Réponse : Il y aurait de quoi en faire un livre...


Question : Voyez vous des points positifs dans l'action de l'association Max Havelaar ?

Réponse : Pas vous ? On lui doit d'avoir largement contribué au débat sur le commerce inéquitable en attirant l'attention sur le sort des plus démunis. Ses choix, notamment celui de la grande distribution, ont alimenté le débat sur les pratiques de ces grands réseaux. Son alliance avec DAGRIS, promoteur d'OGM, à lui aussi alimenté le débat. Notamment chez les plus petits producteurs de coton. Voyez la position d'Aminata Traoré à ce sujet.

Question : Bonjour M.Jacqiau J'ai 3 questions :
1.Vous vous présentez comme Economiste, qu'en est il vraiment ?
2. Avez vous rencontré les différents acteurs du commerce équitable, les organismes de certification, les ONG de développement du type AVSF pour comprendre les différents modèles car votre livre me semble fort épais mais peu documenté ?
3. Avez vous entrepris différents déplacements dans les pays du sud : lesquels et quels en ont été les enseignements ?


Réponse : Pensez vous qu'il n'est pas assez " sourcé " ? Pour votre information, il y a plus de 800 notes explicatives et renvois en bas de pages justifiant et précisant les sources. Croyez vous sincèrement qu'il soit possible de mener une telle enquête sans aller aux meilleures sources ?


Question : Bonjour, je voudrais savoir si vous seriez prêts à aller en Afrique ou même en Amérique latine "donner" votre livre pour que les personnes impliquées prennent connaissance de ce qu'est le commerce équitable. je pense que ce serait un geste assez fort pour vous jouer de ce business qui monte sans que l'humain soit au centre des échanges.

Réponse : Avec plaisir. Quand vous voulez... C'est d'ailleurs " LA SOLUTION " : il faut relocaliser les économies et rendre aux pays producteurs ce qui leur appartient.


Question : Qu'est-ce qu'une définition (surtout franco-française)du commerce équitable changera dans les pratiques commerciales des entreprises avec le sud? La responsabilisation du consommateur n'est-elle pas plus importante?

Réponse : Elle est essentielle. Rien ne se fera sans lui, sans une réappropriation du Politique.


Question : Bonjour, quel autre organisme de certification est aujourd'hui capable d'apporter un cahier des charges, un contrôle indépendant et des volumes en conséquence qui impliqueraient un réel impact au sud? Max Havelaar n'est il pas en train de mettre en place le premier système de certification et de commercialisation le plus complet à ce jour? Est il nécessaire de focaliser sur ses défauts de jeunesse?

Réponse : Aucun ! Et c'est bien le problème. Pourquoi dans ce cas se prétendre " label " et tromper le consommateur qui a déjà le plus grand mal à s'y retrouver ?


Question : Quelle critique majeure feriez vous de votre livre?

Réponse : Il ne fait que 500 pages. Et il y aurait tant de choses à dire encore qui n'ont pu trouver leur place dans ce bouquin.


Question : est ce que vous buvez du café, du thé, du cacao ? Si oui de quelle marque ??

Réponse : Je suis malheureusement un " gros " consommateur de café. Je privilégie l'équitable, notamment les marques qui s'engagent le plus loin dans la filière, en faisant par exemple torréfier le café sur place, dans le pays d'origine. Ca existe, mais vous ne les trouverez pas chez Nestlé ou Kraft ! Mais il faut bien le reconnaître, en l'absence de repères, c'est un véritable jeu de piste qui n'est pas à la portée de tous les consommateurs. Du coup, c'est la communication et la publicité qui fait la différence. Celui qui communique le plus, avec les plus gros moyens, est celui qui emporte le " marché " ! Comme dans l'inéquitable commerce...


Question : Bonjour M. Jacquiau. A la lecture de votre livre j'ai été étonnée de voir que votre démarche est axée autour de la dénonciation. je serais intéressée de connaître vos propositions pour améliorer le système "commerce équitable". Merci.

Réponse : C'est pour cela que j'ai développé une longue conclusion ouvrant sur ce que pourrait être ce véritable commerce équitable que j'appelle de mes voeux.


Question : en fin de compte qui a le pouvoir ? le consommateur, non ? Le problème c'est qu'il est vraiment trop c**, non ?

Réponse : Vous avez tout à fait raison. Sur la première partie de votre question... Le problème c'est que le consommateur n'exerce pas ce pouvoir, se contentant le plus souvent de glisser un petit paquet de café dit " équitable " sur le sommet d'un caddie débordant de produits parfaitement inéquitables, parfois même produits par des enfants dans les sous-sols du Tiers-monde. Il y a un énorme travail d'information et de sensibilisation à faire.


Question : Au vu de votre réponse à Marie Claire, je constate que votre argumentaire constructif et bien moins fournit que vos critiques!

Réponse : Cher " Internaute " anonyme. Je pourrais reproduire ici l'intégralité de ma conclusion mais... elle fait 25 pages ! Et ce n'est pas un hasard. Lisez là.
Cela ne vous oblige pas à acheter le livre. Empruntez le ou installez vous confortablement dans une librairie pour le faire. Mais je vous rassure la cause est loin d'être perdue et tout est possible pour améliorer l'équitable. A commencer par en faire une " norme " applicable tout au long des filières, au Nord comme au Sud. Une exigence qui est pourtant loin de faire l'unanimité, au sein même de l'équitable.


Question : l'association Max Havelaar est elle responsable du manque de positionnement des institutions légales.

Réponse : Max Havelaar n'est pas responsable de tous les maux de la terre, je vous rassure.
En revanche on ne peut dire que le non aboutissement du projet de norme AFNOR l'ait vraiment desservi puisque le " hasard " (?) a voulu que la fameuse loi du 2 août 2005 reprenne les idées du rapport HERTH lui même fortement inspiré des revendication Max Havelaar pour un commerce équitable limité aux seuls rapports Nord/Sud. Etonnant non ?


Question : On dirait que vous attendez tout d'une définition publique, mais concrètement je ne vois pas ce que cela va changer?

Réponse : La DGCCRF a examiné dans un rapport récent, datant de 2006, les pratiques de 55 acteurs dits " équitables ". Elle a observé 17 démarches différentes, de tout est son contraire, découvrant même des acteurs revendiqués ne disposant d'aucune facture, d'aucune traçabilité des produits qu'ils prétendaient équitables ! N'est il pas temps de dire ce que l'on entend par " commerce équitable ", jusqu'où l'on va et jusqu'où l'on ne va pas ?


Question : Vous n'avez pas l'air d'accepter la critique, alors même que c'est ce que vous reprochez aux acteurs du commerce équitable dans votre 1ere réponse. Vous trouvez ça équitable?

Réponse : C'est bien le contraire. J'accepte volontiers la critique. Au fait, quelle est la vôtre ?


Jeudi 13 Juillet 2006
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# Posté le jeudi 13 juillet 2006 16:22

Aminata Traoré : « Plus de respect pour les pays du Sud »

Aminata Traoré : « Plus de respect pour les pays du Sud »
Ancienne ministre de la culture du Mali, Aminata Traoré est aujourd'hui engagée dans le mouvement altermondialiste. Hier, son discours sur le fardeau de la dette et les conséquences des programmes d'ajustement dérangeait. Aujourd'hui, elle commence à se faire entendre, y compris dans son pays.


En 2005, le commerce mondial aurait enregistré, selon l'OMC, une croissance de 6,5%. L'Afrique en a-t-elle profité ?

Aminata Traoré : Le commerce tel qu'il est aujourd'hui, celui de l'exportation des matières premières dont les prix ne sont pas décidés par les producteurs et dont les produits sont vendus sur des marchés où les Etats subventionnent leur propre agriculture, ce commerce là ne nous a pas réussi.
Nous sommes appelés à absorber les surplus du Nord, les déchets même, alors que l'agriculture vivrière, l'emploi, l'éducation, la santé, toutes les activités humaines qui sont sensées permettre aux gens de vivre ici dignement ne font l'objet d'aucune attention. Les orientations économiques et politiques devraient permettre aux pays pauvres de vivre de leur agriculture et de leur travail. Or ce n'est pas le cas.


Concrètement, dans quels secteurs le commerce vous semble-t-il inéquitable ?

Aminata Traoré : Prenons l'exemple du coton dont le commerce est scandaleux. Pendant quarante ans, la France a exhorté ses anciennes colonies de la région à en produire. Ces Etats ont alors consacré l'essentiel de leurs efforts en matière de développement de l'agriculture à la production et à l'exportation du coton, sans grande possibilité de transformation au niveau local. En dépit de son sous équipement et de sa faiblesse technologique, le Mali avait réussi, avec 600 000 tonnes de coton par an, à se hisser au rang du premier producteur africain (place occupée actuellement par le Burkina Faso). Localement, certes, le secteur n'a pas été bien géré mais surtout, le prix du coton sur le marché mondial a baissé et baisse au fur et à mesure que la production cotonnière grimpe. Face à cette situation nos « partenaires », en l'occurrence la Banque Mondiale, pousse l'Etat à se désengager de la plupart des services que la société cotonnière assurait aux paysans. Dans le secteur du coton, nous devons permettre aux milliers de tisserands maliens de transformer localement une partie de notre coton, de changer les attitudes et le regard des consommateurs sur ce coton pour relancer l'emploi, redynamiser le marché intérieur et exporter ce coton investi d'un savoir local et de sens.


Quelles solutions envisagez-vous ?

Aminata Traoré : J'attends des pays du Nord davantage de respect pour les peuples du Sud et davantage de cohérence. Nos pays sont dépendants aux niveaux technologique et financier (80% du budget de fonctionnement du Mali dépend de la France). L'essentiel ne se décide pas ici. Le débat sur le fardeau de la dette et sur les conséquences désastreuses des politiques d'ajustements structurels vient seulement de s'amorcer dans nos pays. Mais les gouvernants demeurent prudents dans leurs critiques. Car si vous défiez le système vous serez sevré de capitaux de la part des institutions internationales ou des pays créanciers comme les Etats-Unis ou la Communauté Européenne. Je m'efforce de souligner l'obligation pour ces peuples d'Afrique de se battre à l'intérieur de leurs frontières et à l'extérieur contre les maîtres à penser de leurs dirigeants.

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# Posté le jeudi 13 juillet 2006 15:43

L'équitable vend de la dignité

L'équitable vend de la dignité
Des suspicions non fondées ne peuvent briser une lame de fond indispensable. La parution du livre de Christian Jacquiau, «Les coulisses du commerce équitable», paru aux Editions Mille et une nuits, et l'écho dans la presse ont provoqué un certain émoi parmi les adeptes du commerce équitable en Belgique. Selon l'auteur, le commerce équitable, tel que pratiqué aujourd'hui, courrait à sa perte!
Il dénonce les dérives et les abus commis «au nom de l'équitable» et prend Max Havelaar dans sa ligne de mire. A l'heure où le législateur des pays comme la France et la Belgique planche sur une définition et tente d'établir des règles strictes pour le commerce équitable parce que cette niche de consommation intéresse de nombreux acteurs du marché, n'est-il pas absurde de semer le doute et le discrédit en bloc sur les pionniers et promoteurs de ce type de commerce. Ne nous trompons pas de cible !

Les propositions de loi actuelles montrent que la plupart des partis politiques vont dans le sens d'une reconnaissance de deux filières pour les produits équitables : la filière intégrée qui est celle des organisations du commerce équitable tel que le pratiquent Oxfam Magasins du Monde, Fair Trade Organisatie ou Citizen Dream, par exemple, et la filière de labellisation telle qu'elle est mise en oeuvre par Max Havelaar. La première participe à tout le processus de commercialisation du produit équitable : depuis sa production dans un pays du Sud jusqu'à sa vente au consommateur, soit à travers leur propre réseau de magasins, soit à travers les canaux classiques de distribution. La seconde labellise des marques de producteurs et de distributeurs selon le respect d'un cahier des charges contraignant.
Tous les produits et marques de la filière intégrée (ex.: Oxfam Fair Trade, Made in Dignity) sont exclusivement issus du commerce équitable et reposent sur des relations directes entre un mouvement de citoyens, d'une part, et des partenaires producteurs du Sud, d'autre part.

Démarche éthique

La filière de labellisation de Max Havelaar porte sur les grandes marques connues qui demandent le label pour une partie de leur production. Ce label leur donne la reconnaissance d'une démarche éthique pour ces produits.
Christian Jacquiau vise Max Havelaar et la filière de labellisation. Il lui reproche entre autres de s'associer avec le «diable», à savoir les multinationales et les grands distributeurs qui ne recherchent en cela qu'un effet de marketing éthique. Fin 2005, Nestlé a demandé et reçu le label Max Havelaar pour un café «partners blend» en provenance de quatre coopératives du Salvador et une d'Ethiopie. Ce café ne représente qu'une infime part de la commercialisation des cafés Nestlé. Le grand danger, en effet, de ce type d'accords, s'ils ne sont pas assortis de règles strictes en matière de communication de la part des entreprises et d'engagements plus globaux quant à leur politique sociale et environnementale, c'est qu'ils servent surtout les intérêts des entreprises elles-mêmes. Attirer le chaland sur un produit équitable qui représente quelques miettes du chiffre d'affaires... Obtenir un gain d'honorabilité. Le consommateur ne doit pas être dupe.
Au-delà du fait que ce genre de dérives puisse, en effet, être critiqué sur le fond, il est cependant indispensable que les acteurs du commerce classique puissent aussi s'engager sur la voie du commerce équitable, à partir du moment où ils respectent un certain nombre de règles, telles celles édictées par Max Havelaar. En vue de s'engager dans cette voie, un seul label indépendant, tel celui proposé par Max Havelaar, suffit ! La prolifération des labels autoproclamés chez les producteurs et distributeurs entraîne la confusion dans l'esprit des consommateurs.

Les propositions de loi actuelles mettent en évidence trois principes de base pour le commerce équitable :
1) l'équilibre de la relation entre les producteurs du Sud et les importateurs. Cet équilibre porte sur un éventuel préfinancement de la production, sur le maintien d'un prix équitable et sur la pérennité de la relation commerciale entre les parties;
2) le soutien à des organisations de producteurs et/ou de travailleurs;
3) la sensibilisation et l'information des consommateurs et des clients.
Les principes 1 et 2 sont indispensables pour qu'une entreprise soit acceptée dans une filière de labellisation. Le principe n° 3 est dans la droite ligne des activités de terrain des organisations du commerce équitable.

Porte ouverte

Max Havelaar ouvre la porte aux petits producteurs et leur permet de s'asseoir à la table des «grands». Cette organisation interpelle les grandes sociétés et les oblige à intégrer des pratiques éthiques dans les relations commerciales : droits des hommes et droits de la planète. Cependant, en plus de répondre aux critères stricts imposés par l'organisation de labellisation et de respecter les principes énoncés ci-dessus, les entreprises devraient être obligées à accroître progressivement la part de marché des produits équitables qui composent leur gamme, selon une règle à définir. Cette obligation deviendrait la condition essentielle au maintien du label sur ces produits.
La sensibilité des consommateurs vis-à-vis des produits équitables est de plus en plus grande. Selon une enquête réalisée en 2005 pour le Fair Trade Center, en Belgique, 8 personnes sur 10 connaissent le principe du commerce équitable. 55 pc des personnes citent spontanément Oxfam en pensant au commerce équitable et 31 pc le label Max Havelaar. 36 pc des personnes interrogées disent avoir acheté l'un ou l'autre produit au cours de l'année écoulée. Ce serait vraiment regrettable que des suspicions non fondées viennent briser une lame de fond indispensable à des millions de producteurs dans le monde : les hommes et la planète ont tout à gagner à ce que le commerce équitable, qui représente à peine 0,02 pc du commerce mondial, devienne demain la référence éthique des échanges internationaux.


MAURICE PIRAUX
Auteur de «Consommer éthique: un choix», Editions Luc Pire, 2006


26 Juin 2006
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# Posté le mercredi 05 juillet 2006 18:29
Modifié le jeudi 06 juillet 2006 15:08

Commerce équitable, tout sauf de la charité

Commerce équitable, tout sauf de la charité
Sorti le 17 mai, un livre passe au peigne fin les principes du commerce équitable. Entretien avec son auteur, l'économiste Christian Jacquiau.

En France, le chiffre d'affaires du commerce équitable a décuplé depuis 2000. L'idée d'agir sur le monde en poussant son chariot plaît aux consommateurs. Mais cette popularité a brouillé les frontières entre engagement militant pour le développement humain et bon plan marketing. État des lieux avec Christian Jacquiau qui vient d'écrire Les Coulisses du commerce équitable, mensonges et vérités sur un petit business qui monte. Pendant trois ans, ce commissaire aux comptes a enquêté loin des beaux discours complaisants, dans les zones d'ombre de ce juteux secteur. En portant une attention toute particulière sur la marque la plus connue en Europe : Max Havelaar.

En avril dernier, des critiques acerbes ont pour la première fois sérieusement entaché la Quinzaine du commerce équitable. Une remise en question salutaire ?

Christian Jacquiau. Indispensable même car le problème aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas de norme, n'importe qui peut se proclamer acteur du commerce équitable. C'est par exemple ce qui pousse Auchan, Carrefour ou Ed à se lancer directement dans le commerce équitable sous leurs propres marques. Une critique sérieuse est venue d'une enquête de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes qui a conclu à des « anomalies beaucoup trop fréquentes » parmi 55 opérateurs du commerce équitable en France. Il existe en France 17 démarches différentes. L'enquête a même trouvé des acteurs qui n'avaient aucune facture, donc aucune traçabilité de leurs achats prétendument équitables... Au niveau des critères de transparence, le consommateur ne s'y retrouve plus. Le commerce équitable est aujourd'hui un espace ouvert sans restriction. Ne doutons pas qu'il y ait des gens bien intentionnés, mais il y en a aussi qui le sont beaucoup moins. Si j'ai sous-titré le livre un petit business qui monte, c'est que certains n'y voient qu'un fertile miracle marketing puisqu'il suffit de coller « équitable » sur un produit pour qu'il se vende.

Depuis août 2005, le commerce équitable figure pourtant dans la loi française. N'est-ce pas une avancée ?

Christian Jacquiau. Pas vraiment. Jacques Chirac peut se gausser du fait que la France soit le premier pays à inscrire le commerce équitable dans sa législation, mais c'est une définition misérabiliste cantonnée aux seuls rapports Nord-Sud. Dans l'article 60 de
la loi sur les PME, on peut lire que « le commerce équitable s'inscrit dans la stratégie nationale du développement durable et qu'il organise des échanges de biens et de services entre des pays développés et des producteurs désavantagés situés dans des pays en voie de développement ». Il n'y a pas la volonté de généraliser et de combattre les règles délétères de l'OMC. On en reste à une dimension caritative qu'on organise comme telle. À première vue, cela peut paraître étonnant qu'un gouvernement libéral pousse à voter une loi sur l'équitable mais, en y regardant de plus près, c'est une manière de le cantonner, de le phagocyter pour qu'il ne fasse pas d'ombre à l'ultralibéralisme. Et notamment aux adeptes des pratiques les plus violentes de l'ultralibéralisme déshumanisé que sont, pour la plupart, les transnationales fraîchement logotisées « équitable ».

Le fait que Nestlé, Dagris ou Starbucks s'impliquent dans le commerce équitable ne peut-il pas contribuer à rendre le libéralisme plus humain ?

Christian Jacquiau. En tout cas, c'est ce que certains optimistes nous annoncent. En réalité, ces grands groupes ne se convertissent absolument pas aux thèses du commerce équitable. Ils choisissent un produit alibi et communiquent dessus à outrance : l'exemple le plus connu est celui de McDo qui vend un café logotisé Max Havelaar dans ses fast-foods suisses. On peut voir cette stratégie comme prometteuse, comme un premier pas... Or, Max Havelaar ne fixe ni exigence de progression sociale, ni démarche constructive quant aux relations entretenues avec l'ensemble de ses fournisseurs... Montrés du doigt pour leur anti-syndicalisme, leurs plans sociaux violents, leurs licenciements boursiers et leurs délocalisations, les grands groupes s'achètent une virginité à bon compte. Nestlé est par exemple boycotté dans vingt pays, ce qui ne l'empêche pas d'être une des multinationales qui communique le plus sur son engagement équitable.

En 2000, votre ouvrage les Coulisses de la grande distribution a mis au grand jour la pratique frauduleuse des marges arrière (1). Lorsque Carrefour, Leclerc ou Monoprix distribuent des produits équitables dans leurs rayons, est-ce une contradiction ?

Christian Jacquiau. Oui, c'est un paradoxe. La grande distribution symbolise le commerce inéquitable par excellence avec une politique d'écrasement des prix qui, au nom du consommateur, pressure les fournisseurs afin d'obtenir des marges pharaoniques. En France, plus de 90 % de la consommation courante distribuée en grandes surfaces passent par six centrales d'achats : un goulet d'étranglement qui relie notre consommation à la crise de la mondialisation et qui a contribué à une schizophrénie d'intérêts entre consommateur et salarié. Dans les années 1980, le principe de la grande distribution était un îlot de pertes dans un océan de profits : des prix d'appel comme la baguette à un franc attiraient les gens dans l'hypermarché. Aujourd'hui, la nouvelle approche c'est un îlot d'équitable dans un océan d'inéquitable avec le même principe d'attraction. Chez Leclerc par exemple, le rayon café ne propose pas de café équitable. On le trouve dans un rayon spécifique. Le consommateur n'est pas amené à s'interroger sur les différences entre l'équitable et le reste. Du coup, l'équitable est vraiment réduit à une niche commerciale. D'autant que les fameuses marges arrière s'appliquent aussi à ces prétendus « autres » produits. Le 17 avril dernier, Michel-Edouard Leclerc a d'ailleurs été d'une honnêteté déconcertante en déclarant : « actuellement nous sommes dans une phase de promotion et de soutien du commerce équitable qui ne constitue qu'un marché émergent. Avec les volumes, les fournisseurs vont pouvoir écraser leurs coûts de production et nous pourrons ainsi augmenter nos marges. » Nous sommes là aux antipodes d'une volonté de répartir plus justement les prix.

Sauf que, sans la grande distribution, le commerce équitable serait loin d'avoir la même renommée ?

Christian Jacquiau. Il faut reconnaître à Max Havelaar, qui passe beaucoup de partenariats avec les grandes surfaces, d'avoir permis la reconnaissance de l'appellation. Avant Max Havelaar, personne n'avait osé concilier commerce équitable et grandes surfaces, mais depuis, la pratique a fait tache d'huile. Une dépolitisation du commerce équitable qu'explicite Tristan Lecomte de la société Alter Eco : « les distributeurs et industriels sont plus à même d'entendre un discours qui s'intégrerait à leurs activités économiques, qui ajusterait leurs pratiques commerciales sans remettre en cause leur raison d'être, plutôt qu'un discours assez virulent qui dénonce systématiquement et fondamentalement le système libéral dont ils sont l'acteur principal. » Quand un consommateur rentre dans une boutique Artisans du monde, des militants lui expliquent la définition du commerce équitable, ses contraintes, ses limites et ses objectifs. Quand on rentre dans un hypermarché, le fonctionnement en libre-service réduit le rapport humain et évince l'aspect pédagogique sur les dégâts du libéralisme.

Y a-t-il vraiment des enjeux progressistes ?


Christian Jacquiau. Bien sûr que oui. Le commerce équitable prône une répartition plus juste du prix, un nouveau calcul permettant de mieux rétribuer chaque étape de la filière d'un produit donné, du producteur au consommateur en passant par les intermédiaires : confectionneurs, transporteurs, mais aussi salariés des distributeurs. Or aujourd'hui, tout cela tend à être détourné. Il y a une forte tendance à vouloir surfer sur la culpabilisation du consommateur, à faire du commerce équitable un engagement à payer un peu plus cher ses bananes ou son café afin de rémunérer davantage le « PPDS » (petit producteur défavorisé du Sud), et uniquement lui. Tout cela est alors orchestré par une structure intermédiaire située dans un pays développé qui se dit « acteur du commerce équitable ». Cela devient un commerce à part dans lequel seuls les consommateurs sont appelés à réparer les préjudices subis par les producteurs du fait des comportements prédateurs des torréfacteurs et des distributeurs auxquels, curieusement, on ne demande aucun effort. Le fait de jouer avec la bonne conscience des consommateurs constitue une perversion majeure...

Justement, en parlant de déviance, vous révélez que les producteurs les plus pauvres ne profitent pas du commerce équitable...

Christian Jacquiau. Le problème c'est que, pour que leurs produits obtiennent le logo Max Havelaar, les producteurs des pays du Sud doivent d'abord payer pour être reconnus pauvres ! Du coup, on exclut ceux qui sont en réelle situation de détresse et ne peuvent avancer de telles cotisations. Ce mécanisme limite également l'équitable à ceux qui peuvent s'organiser en coopératives, sur des sites géographiques de cultures agricoles assez homogènes, abandonnant le plus souvent leurs cultures vivrières au profit de monocultures d'exportation situées sur des terrains relativement accessibles permettant de collecter facilement des volumes importants de marchandises. Enfin, même quand un producteur est reconnu fournisseur d'équitable, il n'a aucune assurance sur les volumes qu'il va ainsi écouler : une année 5 % de sa production, une autre 10 % ou peut-être rien du tout...

Très concrètement, combien gagne le producteur de café ?

Christian Jacquiau. Pas grand-chose. Les chiffres de Max Havelaar par exemple annoncent « 50 millions d'euros de plus pour les petits producteurs ». Au premier abord un montant énorme, mais qui s'amoindrit lorsqu'on sait que Max Havelaar revendique un million de bénéficiaires... En moyenne, le surplus qu'un producteur peut en tirer, comparé au commerce traditionnel, est donc de 50 euros par an. Soit 4 euros par mois. Et encore, il s'agit du prix FOB (free on board), c'est-à-dire le prix payé sur le port d'embarquement. Le producteur doit payer toutes les charges en amont : coopératives, transports, douanes... Il arrive même que certains producteurs équitables aient un fonctionnement structurellement déficitaire. Lors de débats dans les médias, les dirigeants de Max Havelaar rétorquent que si l'apport financier est faible, ils ont quand même contribué à rendre leur dignité aux petits producteurs... Peut-on s'en contenter et dans quelles mesures est-on en droit de fixer les critères de mesure de leur « dignité retrouvée » ? Dans l'état actuel des choses, l'objectif initial qui était de rééquilibrer les échanges économiques internationaux est un énorme raté. Le commerce équitable ne joue pas le rôle qu'il s'était assigné : un petit grain de sable qui devait lutter contre les effets pervers de la mondialisation et contre la violence des rapports entre le Nord et le Sud.

Vendre dans le système économique actuel un produit 100 % équitable paraît difficilement réalisable...

Christian Jacquiau. C'est pour ça que le commerce équitable constitue selon moi un idéal, un objectif à atteindre. Il doit devenir la norme. Une enquête du quotidien le Monde publiée en 2004, parlant de politisation de la consommation, a estimé les « alterconsommateurs » à 25 % de la population. Au Japon, 20 millions de personnes sont engagées dans le mouvement des coopératives de consommateurs, dont font partie les Teikei, inspiratrices des AMAP françaises (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne). Ce sont des exemples de réseaux informels progressistes. Le rôle du consommateur est essentiel. Chaque jour, il vote, par ses choix de consommation, pour un modèle de société. Le commerce équitable ne va pas tout résoudre, mais il permet d'appréhender les rouages de cette mondialisation qui nous échappe. Il doit devenir une véritable « exigence politique » de régulation et de relocalisation des échanges économiques, privilégiant cette « souveraineté alimentaire » que José Bové revendique « en tant que droit fondamental inscrit dans les droits sociaux, économiques et culturels ».

Vous n'avez pas peur que les critiques ciblées de votre ouvrage détournent globalement les consommateurs du commerce équitable ?

Christian Jacquiau. C'était un risque à prendre mais je l'ai mesuré et il est limité. Il fallait lever le voile sur les dérives et les abus commis au nom de l'équitable, afin de redonner toute sa place à un véritable commerce équitable. Le concept commence à se vulgariser, d'un autre côté il pèse à peine 0,00875 % dans les échanges mondiaux. Il est peut-être temps de s'interroger sur ce dévoiement avec des partenaires aussi peu fréquentables que Carrefour, Nestlé ou Dagris, car cela risque de tuer l'idée d'en faire une norme pour tous les rapports marchands. Le but du livre est de tirer le signal d'alarme. Le moment est venu de faire un état des lieux, de réfléchir aux orientations actuelles et futures du commerce équitable. Il faut lancer le débat, s'interroger sans tabou. Ce livre ne se veut pas condamnation ni critique stérile. Juste un outil de réflexion. Je suis personnellement un fervent défenseur du commerce équitable, j'en demande plus et mieux, tout au long des filières, au Nord comme au Sud, dans les relations locales comme dans les relations internationales.

(1) Marges arrière : facturations de prestations réelles ou fictives, exigées par le distributeur au fournisseur après facturation : primes de référencement, premières marchandises gratuites, financement intégral de campagnes promotionnelles, mise en valeur de produits en tête de gondoles... En tout, il a été recensé 500 motifs utilisés par la grande distribution pour justifier d'avantages supplémentaires, sans contrepartie.


Entretien réalisé par Christelle Chabaud
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Lundi 3 juillet 2006
# Posté le mercredi 05 juillet 2006 18:23
Modifié le samedi 26 mai 2007 11:09

Échanges alternatifs : Interview de Michel Besson

Le commerce équitable suscite bien des interrogations. Nouveau marché porteur ou l'un des moyens pour envisager un autre commerce, impliquant d'autres rapports, d'autres échanges entre producteurs et acheteurs ? Michel Besson est directeur de Minga, association dont l'un des objectifs consiste à créer des liens entre différentes petites entreprises partageant une conception dynamique de l'équité économique et dont Andines est l'un des membres.

Pourquoi t'es-tu lancé dans le commerce dit équitable ?

Michel Besson - Il fallait bien manger. Ouvrier, j'ai vécu en Colombie, dans une communauté indienne, puis dans un bidonville de Bogota. À quelques-uns, on a eu l'idée de créer une structure économique pour en vivre, de type « alternative », permettant de créer des emplois, dans une profession que nous ne connaissions pas : le commerce. Nous avons mis sur pied une entreprise à Bogota, Interexpress, en 1987, et, deux mois plus tard, Andines à Paris. On voulait réaliser des échanges économiques à partir de produits artisanaux et les vendre en France, en gardant le contact direct avec les communautés. J'ai toujours cru que, parallèlement au combat politique « direct », des pratiques « alternatives » pouvaient participer à la transformation sociale, sans pour cela croire qu'on pouvait changer le capitalisme de l'intérieur, sachant également que la liberté est plus qu'étroite quand il s'agit du c½ur du capitalisme mondialisé. D'où la pertinence et la nécessité du syndicalisme et de l'organisation politique. Les coopératives, les corporatismes se battent finalement pour eux-mêmes. La moitié est de droite. Pour la CGT, les coopératives sont de l'autoexploitation. C'est en partie vrai. Nous voulions d'abord créer des emplois en Colombie et en France. Puis, nous avons pensé à un commerce équitable lors d'une discussion à Andines, il y a de cela vingt ans. On a alors établi une charte, un cahier des charges. Nous voulions mettre le maximum d'équité tout au long de la filière. Il ne s'agissait pas non plus « d'aider les pauvres », de faire du caritatif, ni du paternalisme, mais d'avoir des rapports d'égal à égal, d'équité économique - acheter des produits et les vendre pour que tous, ici et là-bas, soient payés décemment et que chacun puisse vivre de son travail. Cela a commencé en Colombie mais, maintenant, nous travaillons avec environ vingt pays, dont la France, guidés par le respect de chacun. Pour l'instant, pour nous, le commerce équitable n'existe pas ! C'est une démarche, un objectif. On ne se reconnaît pas du tout dans le discours « équitable » à la Chirac, Max Havelaar ou Leclerc. En fait, c'est un combat politique, à travers une pratique économique - l'échange de produits - qui passe aussi par le culturel, le politique, le social.

Quelles sont les difficultés actuellement ?

M. Besson - Il est très difficile, dans ce monde profondément inéquitable, de faire vivre une petite entreprise, tant sur le plan économique que financier. Les PME disparaissent, la précarisation sociale s'accentue. Il est très difficile de trouver des capitaux, de réaliser un emprunt (on ne veut pas être subventionné) pour faire tourner nos boîtes. Du coup, on a énormément de mal à se développer au niveau économique, à passer un seuil, un cap. On pourrait se développer plus, mais on se heurte au manque de moyens.

Ces dernières années, l'idée du commerce équitable a le vent en poupe...

M. Besson - Cette idée de mettre plus d'équité dans les échanges économiques a été récupérée par des politiciens, la grande distribution, des ONG qui ont intérêt à enfermer cette volonté de respect dans les échanges dans un concept humanitaire et qui se focalisent sur l'assistance au producteur, sans remise en cause du modèle économique de cette filière (division du travail, logique productiviste, etc.), sans se soucier le moins du monde de la souveraineté économique et politique des populations. Il s'agit de réappropriation de l'économique et non de maximiser les profits, de changer la finalité économique. Les médias diffusent cette vision caritative, tiers-mondiste, enfermée dans un rapport Nord/Sud. Ainsi, en France, une loi définit ce qu'est le commerce équitable exclusivement dans un rapport Nord-Sud. Les riches du Nord doivent aider les pauvres, enfermant les populations du Sud dans la dépendance. Il s'agit d'un néocolonialisme, d'un colonialisme économique (exemple le coton d'Afrique). Max Havelaar, parmi d'autres, promeut ce type de rapport, sans remettre en question la division internationale du travail, la dépendance par rapport aux exportations. Cela rend impossible la création d'entreprises locales, par exemple la transformation du coton (habits, couvertures, etc.), par le maintien de la dépendance colonialiste.

Quel bilan tires-tu de ton expérience ?

M. Besson - Pour ce qui nous concerne, on se refuse de parler de commerce équitable, on se place sur le plan de nos pratiques. Celles-ci et les échanges se situent dans un mouvement général. C'est effectivement positif sur le plan de l'analyse et de la réflexion. Comment on produit ? Quelle production ? Comment on consomme ? Comment fonctionne l'économie aujourd'hui dans le cadre de la « mondialisation » accélérée ? Réfléchir sur le commerce permet de mieux appréhender son fonctionnement et d'imaginer une autre économie, alternative. Le second apport, c'est le débat politique autour de ces questions que sont la mondialisation et les luttes économiques menées par des millions de travailleurs dans le monde.

Tu reviens récemment de Palestine, pour la seconde fois. Peux-tu nous dire quelques mots à propos de ce séjour ?

M. Besson - On revient avec le sentiment d'une grande prison à ciel ouvert. Les Palestiniens et Palestiniennes s'organisent, luttent avec un optimisme étonnant, malgré l'humiliation permanente qu'on a pu constater. Ce travail nous a permis de rencontrer des populations en lutte qui nous donnent paradoxalement la pêche pour ici, où tout semble verrouillé. Nous avons rencontré des hommes et des femmes qui produisent de l'huile d'olive, des savons. Concrètement, nous avons réalisé une convention sur l'huile avec la Palestine Union Farmer, le Parc (exportateur palestinien d'huile d'olive), l'AFPS et Andines. À travers ces échanges économiques, une solidarité concrète se met en place, alors que les Palestiniens sont étouffés économiquement.

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# Posté le mercredi 28 juin 2006 17:57